Un grand talent pour de superbes lettrines

Les initiales sont ornées de têtes grotesques d'un esprit sarcastique et d'un profil habile. Amusantes par le coup de crayon de leurs créateurs, elles préfigurent le dessin humoristique moderne. Amie du musée du Vieux-Vevey, Madeleine Rivollet apporta naguère quelques précisions fort intéressantes sur les deux antiphonaires dont l'institution a la garde. La découverte par Josef Leisibach des liens existant entre les volumes d'Estavayer-le-Lac et de Vevey a permis d'éclaircir quelques aspects artistiques du trésor. L'idée longtemps acquise que les deux antiphonaires de Vevey avaient été réalisés pour l'église Saint-Martin se révèle totalement fausse. Comme toute collégiale, les chanoines de Berne n'avaient pas de siège épiscopal propre, ce qui explique que le rite ait été déterminé par l'Evêché de Lausanne. Seul le cheminement jusqu'à Vevey est inconnu.


Les pages avec enluminures des deux ouvrages déposés sur les rives du Léman, explique Madeleine Rivollet, ont été malheureusement découpées et subtilisées anciennement. Il ne reste que deux grandes pages ornées. La septante et unième, relative à la Nativité, porte en superbe décoration marginale une branche de campanule, fleur appelée communément « Gant de Notre-Dame », ainsi qu'une branche de lys, expression de la pureté, car il y a toujours un symbole dans les illustrations.
Faisant allusion aux décorations marginales, Mme Rivollet signale le dragon, l'esprit des ténèbres opposé au Christ et au centaure, tantôt malfaisant, tantôt modèle de vertu.


Les lettrines décorées de grotesques par Maître Michel ont aussi un aspect symbolique. Le bouffon : il s'esclaffe, tire la langue, fait des grimaces. Cet amuseur public que le monde païen léguera au monde chrétien s'appellera jongleur, puis fou. C'était un personnage très important. La joie et le rire n'étaient-ils pas des dons de Dieu ? Le pélican qui déchire sa poitrine pour nourrir ses petits représente le Christ donnant son sang pour le salut de l'humanité ou nourrissant l'homme de lui-même. Le sapin est l'expression de la force tellurique, d'un profond lien entre le ciel et le centre de la terre.
La signature de Conrad Blochinger, auteur des grandes lettrines enluminées et d'une multitude de dessins en marge, fut découverte de manière fortuite par Josef Leisibach sur l'un des deux antiphonaires de Vevey.